L’entreprise suisse qui a déjoué les plans du globe-fraudeur

Par Didier Bert | 21 mars 2017 | Dernière mise à jour le 15 août 2023
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L’entreprise suisse qui a déjoué les plans du globe-fraudeur

Le procès d’Éric Weynant, dirigeant de l’entreprise fantôme Phasoptx poursuivi par l’Autorité des marchés financiers (AMF) pour placement illégal, a été ajourné la semaine dernière. Mais les conséquences de ses actes, elles, se poursuivront encore longtemps. Bertino Checola, président de l’entreprise suisse BC Technologies (BCT), a travaillé durant un an sur le projet de l’homme d’affaires montréalais. Il n’en garde pas de bons souvenirs.

Éric Weynant fait face à 41 chefs d’accusation de placements illégaux au Québec, déposés en 2013. Son procès, qui s’est amorcé début mars, a pris fin abruptement la semaine dernière, l’accusé invoquant l’arrêt Jordan. Celui-ci permet un arrêt des procédures lorsqu’elles sont jugées trop longues. La requête sera examinée en juillet.

« Le juge a accepté une requête en récusation présentée par Éric Weynant », confirme Sylvain Théberge, porte-parole de l’Autorité des marchés financiers. Si l’arrêt des procédures est refusé, le procès reprendra en septembre.

En juin 2014, Conseiller révélait qu’Éric Weynant serait parvenu à soutirer des dizaines de millions de dollars à des particuliers, pour la plupart québécois, pour qu’ils investissent dans son projet de connecteur de fibre optique dont on attend l’avènement depuis… 16 ans. Les accusations auxquelles il fait face ne l’auraient pas empêché de poursuivre ses activités hors des frontières du Canada.

Au Québec toutefois, non seulement la poursuite de l’AMF a terni l’image de M. Weynant, mais des partenaires et des actionnaires de Phasoptx lui reprochent sa façon de mener l’entreprise.

POURSUIVI PAR L’INO

L’Institut national d’optique (INO), une firme de recherche privée sans but lucratif, dont la moitié du budget provient du gouvernement du Québec, a soutenu Phasoptx au début des années 2000.

« On avait reçu des actions de l’entreprise en échange d’un contrat de recherche et développement, précise Philippe Boivin, vice-président aux affaires corporatives à l’INO. À l’époque, ce genre de transactions était dans l’air du temps. » La firme avait encaissé 930 000 actions de la société.

Par la suite, les relations avec Phasoptx se sont dégradées, au point où l’INO a finalement expulsé l’entreprise pour loyers impayés, avant d’obtenir sa condamnation devant un tribunal, affirme M. Boivin. La Cour a ainsi ordonné à Phasoptx de verser 58 566,82 $ à l’INO, révèle le jugement.

« Cela fait longtemps que nous avons coupé les ponts avec Phasoptx, précise-t-il. Et je ne suis pas très optimiste pour la valeur des actions… »

À la suite de ses démêlés au Québec, et pendant que l’Autorité préparait son procès, Éric Weynant aurait donc poursuivi sa quête de partenaires en Europe. En 2015, il aurait rencontré plusieurs fabricants de machines-outils pour les convaincre d’investir dans son projet. Les gens d’affaires européens interrogés par Conseiller disent avoir été impressionnés par les experts cités par M. Weynant. Selon plusieurs sources, il était aussi accompagné de Georges Vacher, cofondateur d’Air Transat et ancien sous-ministre au tourisme pour le gouvernement du Québec.

Depuis 2014, M. Vacher se présente comme le porte-parole de M. Weynant. Ni l’un ni l’autre n’ont répondu à nos demandes d’entrevue.

ALERTÉ PAR DES RECHERCHES SUR GOOGLE

Les discussions auraient fini par mettre en relation Éric Weynant et l’entreprise suisse BC Technologies (BCT). Celle-ci est active dans l’industrie de l’horlogerie, un secteur d’excellence dans ce pays. Lorsque qu’Éric Weynant présente son projet à Bertino Checola, ce dernier est à la fois intéressé par le projet et méfiant, car il a pris connaissance des poursuites de l’AMF et des articles de Conseiller en entrant le nom de M. Weynant dans un moteur de recherche sur le web.

Bertino Checola décide tout de même d’aller de l’avant, tout en conservant une certaine prudence. « Il est arrivé vers nous via des personnes hyper compétentes », précise-t-il. BCT aurait travaillé pendant un an sur le plan d’industrialisation du connecteur de fibre optique, selon plusieurs sources.

« Mais nous avions des doutes quant à la place du produit sur le marché », explique l’industriel suisse. C’est que le connecteur de M. Weynant date du début des années 2000, et le marché visé évolue d’année en année. M. Checola redouble de méfiance.

PIÈCES EMPORTÉES ET PHOTOS DÉROBÉES

BCT aurait produit alors une vingtaine de pièces comme démonstration. « Techniquement, cela n’avait rien d’exceptionnel », affirme M. Checola, qui s’étonne que Phasoptx ne soit pas déjà parvenu à fabriquer son produit avant. Au final, Éric Weynant aurait emporté les pièces avec lui, sans l’autorisation de BCT, déclare l’industriel suisse.

Éric Weynant aurait même profité d’une réunion de travail pour prendre des photos « en douce » du plan industriel mis au point par BCT, affirme Bertino Checola. « On n’a pas l’habitude de ces façons de faire dans l’industrie », souligne-t-il.

Éric Weynant aurait fini par demander le prix d’une machine servant à fabriquer des connecteurs à BCT, qui refusera de lui donner, ne lui faisant plus confiance. Si l’entreprise avait réalisé un devis, elle aurait dû livrer la commande.

« Je savais que c’était pour l’emmener en Chine, où il l’aurait fait copier », explique Bertino Checola, qui dit avoir entendu Éric Weynant parler de projets en Asie.

DIRECTION LA CHINE

Fin 2016, alors qu’un projet de création d’entreprise commune est prévu en Suisse, avec une possibilité de subventions publiques, les partenaires rompent les discussions. « Nous avons décidé d’arrêter les frais », affirme Bertino Checola, qui refusait de perdre davantage de temps sur ce projet.

Aujourd’hui, Bertino Checola avance que « Éric Weynant a fait dépenser de l’argent à pas mal de gens, mais je suis sceptique sur le fait qu’il en sortira quelque chose un jour ». Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que M. Checola rencontre des personnages comparables. « On voit passer des mythomanes, observe-t-il, mais dans l’industrie on ne peut pas tricher longtemps. »

Pourtant, cela fait 16 ans qu’Éric Weynant a lancé son projet de connecteur de fibre optique au Québec. « Weynant est un artiste, il parvient même à convaincre des gens très compétents […] et une fois qu’ils sont engagés dans le projet, ils se retrouvent comme au casino : ils vont toujours penser que la chance peut tourner un jour, explique M.Checola. Éric Weynant n’a pas de scrupules à faire ça. »

Après une faillite en France dans les années 1990, une poursuite par l’AMF au Québec, et l’arrêt d’un partenariat industriel en Suisse, celui qui n’a jamais vendu un seul produit serait cette fois parti en Chine pour convaincre de futurs partenaires. Avec quel argent entreprend-il ces démarches? Plusieurs actionnaires importants de Phasoptx, cités dans le dossier de preuve de l’Autorité, aimeraient bien le savoir.

Didier Bert

Didier Bert est journaliste indépendant. Il collabore à plusieurs médias sur les thèmes de l’économie, des finances et du droit.